Bronisław Geremek

L’Europe au defi de la démocratie

Turin, 30 Octobre, 2007
Aula Magna de l’Université de Turin

geremek1Il semble communément admis que la liberté et la démocratie sont un fruit de la civilisation occidentale, un héritage de l’histoire européenne. Or, quand dans les années 90 j’interpellais, à Pékin, les hommes politiques et les idéologues chinois a qui je faisais valoir – et voulais faire admettre- le caractère universel des droits de l’homme, ils me rétorquaient que ces derniers étaient, au contraire, variables, que les civilisations les définissaient chacune a sa manière, en fonction de leurs propres traditions. Ainsi, pour la tradition confucéenne, les droits fondamentaux de l’homme sont le droit de manger à sa faim, d’avoir de quoi se vêtir, de disposer d’un toit. Pour mes interlocuteurs chinois, les droits afférents à la liberté et la démocratie, chers a la civilisation occidentale, étaient, d’une part, secondaires par rapport à leurs droits fondamentaux, voire même contraires aux impératifs du developpement économiques et social, et d’autre part étrangers, issus d’une tradition culturelle et historique qui n’était pas la leur. La doctrine libertaire et démocratique européocentrique, défendue par les historiens et les idéologues occidentaux, était du pain béni pour tous ceux qui affirmaient, au contraire, que de tels droits de l’homme n’avaient rien d’universel et qu’il existait des «valeurs asiatiques» opposées.

En 1998, le prix Nobel de l’économie a été attribué a Amartya Sen, un Bengali enseignant aux universités hindoues, britanniques et américaines, pour avoir démontré, sur le plan théorique et empirique, qu’il existait un lien entre la démocratie et l’efficacité du combat contre les grandes famines. La démocratie, telle que l’entend Sen, ne se limite pas aux élections libres; elle suppose, en outre, des délibérations, des débats publics, le principe du «choix social», le respect des libertés individuelles, la pluralité des idées et des pratiques politiques. Une culture politique aux contours aussi vastes, fondement du progrès social, est aux yeux d’Amartya Sen une valeur universelle dont les racines plongent tout autant dans l’héritage des civilisations asiatiques ou africaines que dans celui de l’Europe.

En adhérant à ses analyses, en refusant les appels de ceux pour qui l’Occident est investi d’une mission civilisatrice qui recommande non seulement de promouvoir la démocratie dans le monde entier, mais aussi de recourir, pour ce faire, aux pressions économiques et politiques, voire aux armes, force est de reconnaître que c’est en Europe que les principes de la démocratie, de l’Ėtat de droit et des droits de l’homme sont, de nos jours, le mieux implantés. L’Union européenne a fait de ces principes un élément constitutif de sa politique de voisinage, de l’aide aux pays en voie de développement, du commerce et de la cooperation économique. Et pourtant, cette idéologie particulière n’a pas toujours été présente dans la conscience et l’identité européennes; elle s’est forgée au cours d’une évolution historique complexe.

Dans l’histoire européenne, les progrès de la compréhension mutuelle et des échanges entre les collectivités humaines ont été induits par l’universalisation des moyens de communication sociale, par l’acceptation progressive de standards communs qui permettaient d’outrepasser les frontières politiques, linguistiques ou ethniques. Tel était, par exemple, le cas des poids et des mesures qui avaient, pendant longtemps, un caractère local, et la valeur qu’on leur attribuait arbitrairement donnait lieux à d’incessants conflits. Ce n’est qu’aux Temps modernes que le système des poids et des mesures a été uniformisé au bénéfice du système métrique dans la plupart des pays européens.

Pourrait-on, ne serait-ce que métaphoriquement, comparer l’evolution du système des poids et des mesures a celle de la démocratie ? Certes, au fur et à mesure que la modernité progresse, l’organisation démocratique de la vie publique apparaît de plus en plus comme une valeur universelle ; c’est cette vérité-là qu’exprimait la thèse de « la fin de l’Histoire », même si elle concernait l’histoire des idées plutôt que la réalité sociale. Dire que toutes les civilisations du monde entendent par « démocratie » la même chose et qu’elles la pratiquent de la même manière serait erroné ; il serait tout aussi erroné de penser qu’une quelconque de ses variantes puisse servir d’étalon pour les autres. Entre Thucydide qui, dans la fameuse oraison de Périclès, opposait aux systèmes despotiques et tyranniques le gouvernement de la majorité comme seul démocratique, et la Déclaration de Varsovie de l’an 2000, le chemin a été long. L’ordre démocratique avait gagné du terrain, de plus en plus de gouvernements permettaient aux citoyens de décider par qui ils voulaient être gouvernés et comment leur gouvernement allait être contrôlé. Le processus n’a pas été cumulatif, il a connu des retours en arrière, mais le bilan du XXe siècle reste, dans ce domaine, sans équivoque. Fareed Zakaria commence son livre « The Future of Freedom » par un constat qui frappe l’imagination: « We live in a democratic age. In 1900 not a single country had what we would today consider a democracy: a government created by elections in which every adult citizen could vote. Today 119 do… »

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