Jacques Delors, L’Europe, une aventure spirituelle

Discours dans l’Institut Catholique de Paris, 24 novembre 2011.

Monsieur le Cardinal,
Messeigneurs,
Monsieur le Recteur,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Chères étudiantes, Chers étudiants,
Mesdames, Messieurs,

delors1Je suis très reconnaissant aux autorités ecclésiastiques et au Recteur de l’Université catholique de Paris de m’avoir décerné ce titre de Docteur Honoris Causa. Et comment ne pas être un peu gêné en entendant la laudatio prononcée par le Père Philippe Bordeyne, le Recteur. J’en retiens aussi cette onde de sympathie qui donne tout son prix à l’échange et à la connaissance de l’autre.

Mais, Monsieur le Recteur, c’est plutôt moi qui suis fier d’être accueilli par cette grande université catholique riche de ses onze Ecoles associées et par ce qui est la plus grande faculté de théologie francophone. Son esprit et son enseignement ont nourri nombre d’hommes et de femmes avec qui j’ai travaillé ou échangé, avec profit, durant ma vie professionnelle.

Le thème choisi pour cette conférence pourra vous paraitre étrange et déplacé. En effet, traiter de l’Europe comme d’une aventure spirituelle au moment où une crise grave secoue l’Union économique et monétaire et où les égoïsmes nationaux s’affrontent avec l’impératif d’éteindre l’incendie qui menace la zone euro.

Je voudrais me débarrasser sans tarder des reproches d’ambigüité en affirmant que personne n’a le monopole du spirituel. Mais j’ajoute immédiatement que les références qui bornent ma réflexion me rattachent à une approche chrétienne. Et pour justifier cette confrontation de spirituel avec cette histoire humaine, j’emprunterai cette réflexion à Monseigneur Dalloz :

« Une véritable dimension spirituelle n’est pas davantage aujourd’hui qu’hier affaire de grands mots et de grands sentiments. Si le spirituel est lui-même charnel, il faut aussi que le charnel soit de quelque façon spirituel ».

Le socle de cette réflexion est pour moi l’appel de Robert Schuman du 9 mai 1950.

A partir de là, comment définir une soixantaine d’années de construction européenne qui a connu des hauts et des bas ? Elle n’a jamais été, comme j’aime le répéter, un long fleuve tranquille : choc des souverainetés, choc des déséquilibres économiques et choc de la globalisation. Les défis ainsi lancés ont été plus ou moins bien surmontés, sans que le fil de l’inspiration ne soit rompu. Mais, sans doute, la crise la plus grave est celle que les Européens affrontent aujourd’hui. Et son examen est incontournable par rapport à notre sujet. Car le spirituel se loge dans les institutions, dans les règles du jeu, dans les politiques et surtout dans les pratiques.

Le doute s’empare alors de nous. Sommes-nous en train de vivre la fin ou la métamorphose d’une grande idée par le retour en Europe de la politique des Etats, ces « monstres froids » ? Ou bien ce projet a-t-il encore toute sa pertinence ? Soit parce qu’il correspond aux exigences de l’Histoire et de la globalisation, soit parce qu’il recèle en plus ce supplément d’âme qui transcende les activités humaines.

I. Au commencement étaient le pardon et la promesse

L’idée de rassembler les peuples et nations d’Europe surgit dans les ténèbres des années 30. Elle sera la parole prophétique qui hélas n’empêchera pas les horreurs perpétrées par le racisme et par la guerre. Mais elle deviendra la petite fée Espérance au cœur du Congrès de la Haye de 1948 avec ce thème central « Plus jamais la guerre entre nous ». Les hommes et les femmes présents à cette réunion n’oublieront jamais cette sorte de serment, et beaucoup d’entre eux furent ensuite déterminants pour consolider la trajectoire vers une Europe unie.

Mais il fallait un geste plus fort, plus chargé de spiritualité. Et ce fut l’Appel de Robert Schuman du 9 mai 1950. Jacques René Rabier, un des pionniers de cette Europe, raconte qu’à la sortie de la conférence du 9 mai 1950, un journaliste aurait demandé à Robert Schuman : « Mais Monsieur le Ministre, ce que vous proposez, c’est un saut dans l’incertain ». « Oui », aurait répondu malicieusement Schuman, « vous avez raison, c’est un saut dans l’incertain. »

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