Henri Pirenne, La civilisation intellectuelle

Mahomet et Charlemagne, Les débuts du Moyen Age. Collection ‘Quadrige’, Presses Universitaires de France, Paris, 1992

pirenne1 265Comme on l’a vu plus haut, les invasions germaniques n’ont pas fait disparaître le latin en tant que langue de la Romania, sauf dans les territoires où il y a eu établissement massif de Francs-Saliens et Ripuaires, d’Alamans et de Bavarois. Ailleurs, la romanisation des Germains immigrés s’est faite avec une rapidité surprenante.

Les vainqueurs, éparpillés, et mariés à des femmes indigènes lesquelles imposent leur langue, ont tous appris le latin. Ils n’o nt exercé sur lui aucune action, sinon celle d’y introduire bon nombre de termes de droit, de chasse, de guerre, d’agriculture, qui se sont répandus des régions belges où les Germains étaient nombreux, jusque dans le Sud.

Plus rapide encore fut la romanisation des Burgondes, des Wisigoths, des Ostrogoths, des Vandales et des Lombards. D’après 208 Gamillscheg, il ne subsistait plus de la langue gothique, lorsque les Maures s’emparèrent de l’Espagne, que des noms de personnes et de lieux.

Au contraire, la perturbation apportée dans le monde méditerranéen par l’introduction de l’Islam a provoqué, dans le domaine des langues, une transformation profonde. En Afrique, le latin disparaît devant l’arabe. En Espagne, par contre, il se conserve, mais il n’a plus de bases : plus d’écoles, plus de monastères, plus de clergé instruit. Les vaincus ne se servent plus que d’un patois roman qui ne s’écrit pas. Ainsi le latin, qui s’était si bien conservé dans la péninsule jusqu’à la veille de la conquête, disparaît ; l’espagnol commence.

En Italie, par contre, il se conserve mieux ; quelques écoles isolées continuent d’ailleurs à subsister à Rome et à Milan.

Mais c’est en Gaule que l’on peut le mieux surprendre la pertur bation et ses causes.

On connaît suffisamment l’incorrection barbare du latin méro vingien ; cependant, c’est encore du latin vivant. On l’enseigne aussi, semble-t-il, dans les écoles destinées à la pratique, encore que, çà et là, des évêques et des sénateurs lisent et parfois même cherchent à écrire le latin classique.

Le latin mérovingien n’est en rien une langue vulgaire. Les influences germaniques qu’il a subies sont insignifiantes. Ceux qui le parlent peuvent comprendre et se faire comprendre partout dans la Romania. Il est peut-être plus incorrect qu’ailleurs dans la France du Nord, mais, malgré tout, c’est une langue qu’on parle et qu’on écrit pour se faire comprendre. L’Église n’hésite pas plus à s’en servir pour ses besoins de propagande que l’administration et la justice.

On enseigne cette langue dans les écoles. Les laïques l’apprennent et l’écrivent. Elle se rattache à la langue de l’Empire comme la cursive, dans laquelle on l’écrit, à l’écriture de l’époque romaine. Et puisqu’on l’écritencore et beaucoup pour les services de l’adminis tration et du commerce, on la fixe.

Seulement, elle devait disparaître au cours de la grande perturbation du VlIIe siècle. L’anarchie politique, la réorganisation de l’Église, la fin des cités, la disparition du commerce et de l’administration, surtout celle des finances, la disparition des écoles laïques, 209 l’empêchent de se conserver avec son âme latine. Elle s’abâtardit et se transforme suivant les régions en dialectes romans. Le détail échappe, mais le fait certain est que le latin comme tel a cessé d’être entendu vers 800, sauf par le clergé !.

Or, c’est précisément à ce moment où le latin cesse d’être une langue vivante et cède la place aux idiomes rustiques d’où dériveront les langues nationales, qu’il devient ce qu’il va rester à travers les sièc les : une langue savante ; nouveau caractère médiéval qui date de l’époque carolingienne.

Il est curieux d’observer que l’origine de ce phénomène doit être cherchée dans le seul pays romain où l’invasion germanique avait complètement extirpé le romanisme : en Bretagne, chez les Anglo-Saxons.

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