Cornelius Castoriadis

Les Carrefours du labyrinthe

ÉDITIONS DU SEUIL, 1978. Preface.

castoriadisDans le monde de la vie, nous pouvons demander, et nous demandons : pourquoi… ? ou : qu’est-ce que… ? La réponse est souvent incertaine. Qu’est-ce que cet objet blanc, là-bas ? C’est le fils de Cléon, dit Aristote, «… il se trouve que cet objet blanc soit le fils de Cléon ». Mais nous ne demandons pas ce qu’Aristote demande : qu’est-ce que voir, qu’est-ce que ce que l’on voit, qu’est-ce que celui qui voit? Encore moins : qu’est-ce que cette question même, et la question?

Dès que nous demandons cela, la contrée change. Nous ne sommes plus dans le monde de la vie, dans le paysage stable et en repos, fût-il en proie au mouvement le plus violent, où nous pouvions promener notre regard selon un avant-après ordonné. La lumière de la plaine a disparu, les montagnes qui la délimitaient ne sont plus là, le rire innombrable de la mer grecque est désormais inaudible. Rien n’est simplement juxtaposé, le plus proche est le plus lointain, les bifurcations ne sont pas successives, elles sont simultanées et s’interpénètrent. L’entrée du Labyrinthe est immédiatement un de ses centres, ou plutôt nous ne savons plus s’il est un centre, ce qu’est un centre. De tous les côtés, les galeries obscures filent, elles s’enchevêtrent avec d’autres venant on ne sait d’où, n’allant peut-être nulle part. Il ne fallait pas franchir ce pas, il fallait rester dehors. Mais nous ne sommes même plus certains que nous ne l’ayons pas franchi depuis toujours, que les taches jaunes et blanches des asphodèles qui reviennent par moments nous troubler aient jamais existé ailleurs que sur la face interne de nos paupières. Seul choix qui nous reste, nous enfoncer dans cette galerie plutôt que dans cette autre, sans savoir où elles pourront nous mener, ni si elles ne nous ramèneront pas éternellement à ce même carrefour, à un autre qui serait exactement pareil.

Penser n’est pas sortir de la caverne, ni remplacer l’incertitude des ombres par les contours tranchés des choses mêmes, la lueur vacillante d’une flamme par la lumière du vrai Soleil. C’est entrer dans le Labyrinthe, plus exactement faire être et apparaître un Labyrinthe alors que l’on aurait pu rester « étendu parmi les fleurs, faisant face au ciel ». C’est se perdre dans des galeries qui n’existent que parce que nous les creusons inlassablement, tourner en rond au fond d’un cul-de-sac dont l’accès s’est refermé derrière nos pas – jusqu’à ce que cette rotation ouvre, inexplicablement, des fissures praticables dans la paroi.

Assurément, le mythe voulait signifier quelque chose d’important, lorsqu’il faisait du Labyrinthe l’œuvre de Dédale, un homme.

Une fois de plus, et après tant d’autres, les textes réunis ici veulent reprendre et, si possible, renouveler ces questions. Qu’est-ce que l’âme – et dans quelle mesure, sous quelles conditions, la psychanalyse nous force-t-elle à la penser autrement ? Qu’est-ce que le langage – et comment peut-on en parler? Qu’est-ce que l’objet mathématique, physique, biologique, social-historique – et comment, à la fois, se livre-t-il et se dérobe-t-il à cette extraordinaire entreprise qu’est la science moderne ? À partir de quoi, et moyennant quoi, pouvons-nous parler d’économie, d’égalité, de justice, de politique ? Ambition démesurée, gratuite et obligatoire : élucider l’étrange fait de savoir, en explorer la situation actuelle, y chercher des significations qui la dépassent.

Cercle immédiat, banal, connu de très longue date – en fait, dès que la théorie commence à s’articuler. Nous n’arrêterons pas d’en parcourir. Le lecteur pressé pensera : ces textes jaugent ou critiquent la théorie. À partir de quoi, au nom de quoi? Ne sont-ils pas, eux-mêmes, des textes théoriques,ne s’inscrivent-ils pas dans la théorie de l’objet théorie, n’utilisent-ils pas les ressources de ce qu’ils critiquent?

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