Reiner Maria Rilke, La Porte de l’Enfer

rodin1La « Porte de l’Enfer » est une oeuvre commandée à Auguste Rodin par l’État français en 1890 pour le Musée des Arts décoratifs , prévue à l’emplacement des ruines de la Cour des Comptes de Paris. Inspiré de la Divine Comédie de Dante et des Fleurs du mal de Charles Baudelaire, ce projet consiste dans une porte d’entrée monumentale, ornée de bas-reliefs à laquelle le sculpteur a travaillé des années entières sans jamais l’achever. Camille Claudel y a collaboré. Rodin a créé de nombreuses figures empruntées à l’histoire et à la mythologie, à la vie et à l’amour, à la passion et à la souffrance des humains. Les épreuves ont été fondues après la mort de l’artiste. Une de ces versions figurent au musée d’Orsay à Paris, une autre à l’université Stanford en Californie et une troisième à Tokyo au Japon. Au sommet se trouve le Penseur, la figure de Dante, qui contemple la chute des humains dans la douleur de l’existence. Plusieurs des sculptures destinées à faire partie de la Porte se situent dans les Jardins du Musée Rodin à Meudon. A l’automne 1902, Rilke rend visite à Rodin à Meudon. Son étude sur la Porte de l’Enfer paraît en 1903. Du 15 septembre 1905 au 12 mai 1906, Rilke est le secrétaire de Rodin et donne des conférences sur la vie et l’oeuvre du sculpteur. Elles seront publiées en 1907.
Extrait.

Ici est la vie, mille fois dans chaque minute, dans le désir et dans la douleur, dans la démence et l’angoisse, dans la perte et le gain. Ici est un désir incommensurable, une soif si grande que toutes les eaux de la terre dessèchent en elle comme une goutte. Ici il n’y a pas de mensonge ni de reniement et les gestes de donner et de prendre ici sont authentiques et grands.

Ici sont les vices et les blasphèmes, les damnations et les béatitudes, et l’on comprend tout à coup qu’un monde doit être pauvre qui cache cela et l’ensevelit et fait comme si cela n’était pas.

Cela est.

Ici l’humanité endure une faim au-delà d’elle-même.

Ici des mains se tendent vers l’éternité.

Ici des yeux s’ouvrent, regardent la mort et ne la redoutent pas. Ici se déploie un héroïsme sans espoir dont la gloire comme un sourire vient et va, fleurit et se brise comme une rose.

Ici sont les tempêtes du désir et les calmes plats de l’attente. Ici sont des rêves qui deviennent réalité et des réalités qui s’évanouissent en rêves.

Ici comme dans un tripot, une fortune de force est gagnée ou perdue.

Tout cela tient sur la Porte de l’Enfer. Et Rodin qui avait déjà scruté tant de vies, atteint ici de la vie, la satiété et la démesure. Il fait porter à des centaines et des centaines de figures qui sont seulement un peu plus grandes que ses mains, la vie de toutes les passions, la floraison de tous les plaisirs et le poids de tous les vices. Il crée des corps qui se touchent partout et tiennent ensemble comme des bêtes se dévorant l’une l’autre, qui tombent comme une chose dans un abîme, des corps qui écoutent comme des visages et s’élancent comme des bras, des bouches qui ont la forme de cris. Ainsi des corps, dont chaque parcelle est volonté, semblent sortir des profondeurs de la terre, des chaînes de corps, des vrilles et des sarments, et de lourdes grappes de formes dans lesquelles le goût suave de l’impiété monte des racines de la souffrance. Seul Léonard de Vinci a réuni des hommes, aussi puissamment et avec la même supériorité dans sa grandiose description de la fin du monde. Là comme ici, il y a également ceux qui se jettent dans l’abîme pour pouvoir oublier la grande douleur et d’autres qui brisent la tête de leurs enfants afin qu’ils ne grandissent pas dans cette même douleur.

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