Cornelius Castoriadis, La culture dans une societe democratique

castoriadis2Rien de plus évident, en apparence, que la question impliquée par ce titre. Quoi de plus immédiat, en effet, pour ceux qui se pensent vivre dans une société démocratique, que de s’interroger sur la place de la culture dans leur société – et ce d’autant plus que nous assistons, apparemment, à une diffusion sans précédent de ce qu’on appelle culture, en même temps qu’à l’intensification des questions et des critiques portant sur ce qui est ainsi diffusé et sur ses modes de diffusion ?

Il y a une manière de répondre à cette interrogation, qui est en vérité une manière d’y échapper. Elle a consisté, depuis bientôt deux siècles, à affirmer que la spécificité de la place de la culture dans une société démocratique – par opposition à ce qui était le cas dans les sociétés non démocratiques – consiste uniquement en ceci, qu’ici la culture est pour tous et non pas pour une élite définie ainsi ou autrement. Ce « pour tous », à son tour, peut être pris dans un sens simplement quantitatif : la culture chaque fois existante doit être mise à la disposition de tous, non seulement « juridiquement » (ce qui n’était pas, par exemple, le cas en Égypte pharaonique), mais sociologiquement, au sens de son accessibilité effective – ce à quoi sont supposés servir aussi aujourd’hui l’instruction universelle, gratuite et obligatoire, comme encore les musées, concerts publics, etc.

Mais on peut aussi prendre ce « pour tous » sociologique dans un autre sens, plus fort : considérer que la culture existante est un produit de classe, fait par et/ou pour les couches dominantes de la société et exiger une « culture pour les masses ». Cela a été, on le sait, la théorie et la pratique du proletkult en Russie lors des premières années après la révolution de 1917 et, dans la mystification et l’horreur, la théorie et la pratique stalinienne et jdanovienne du « réalisme socialiste » quelques décennies plus tard.

Je ne discuterai pas ici cette dernière conception, ressuscitée aujourd’hui par différents mouvements (féministe, noir, etc.) qui condamnent la totalité de l’héritage gréco-européen comme produit de « mâles blancs morts ». Je me demande pourquoi ne condamne-t-on pas, sur le même principe, l’héritage chinois, islamique ou aztèque, produits par des mâles morts, respectivement jaunes, blancs ou « rouges ». Le fond de la question se ramène à une vieille interrogation philosophique : est-ce que les conditions effectives de genèse d’une œuvre (d’une idée, d’un raisonnement, etc.) décident, sans plus, de sa validité ? Répondre oui, c’est tomber dans la vieille contradiction autoréférentielle, puisque cela revient à porter implicitement un jugement de validité sur ce même énoncé, jugement qui se veut indépendant des conditions effectives de sa genèse – à moins de se placer arbitrairement en position prophétique ou messianique, ce que faisaient effectivement, pour le compte du « prolétariat » et en se mettant à sa place avec une honnête naïveté, les partisans du proletkult et avec une infâme effronterie les staliniens.

Que l’» assignation à l’origine » n’est pas simplement absurde est évident. Mais les attitudes du proletkult, des féministes fanatiques, etc., ou simplement la « généalogie » à la Nietzsche, retraitée à la sauce parisienne en « archéologie » un siècle plus tard, veulent éliminer la question inéliminable de la validité de droit (Que Jefferson ait possédé des esclaves n’invalide pas ipso facto la Déclaration d’indépendance.) Et dans leur insondable confusion, elles « oublient » purement et simplement la question abyssale : comment des phrases et des œuvres d’autrefois et d’ailleurs peuvent-elles nous parler et, parfois, nous faire trembler ?

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