Hannah Arendt, La signification de la philosophie de Hobbes

Extrait de L’impérialisme, deuxième partie des Origines du totalitarisme, éditions du Seuil, collection Points.

arendtIl est significatif que les champions modernes du pouvoir se trouvent en accord total avec la philosophie de l’unique grand penseur qui prétendit jamais tirer le bien public des intérêts privés, et qui au nom du bien privé, imagina et échafauda l’idée d’un Commonwealth qui aurait pour base et pour fin ultime l’accumulation du pouvoir. Hobbes est en effet le seul grand philosophe que la bourgeoisie puisse revendiquer à juste titre comme exclusivement sien, même si la classe bourgeoise a mis longtemps à reconnaître ses principes. Dans son Léviathan, Hobbes exposait la seule théorie politique selon laquelle l’Etat ne se fonderait pas sur une quelconque loi constitutive – la loi divine, la loi de nature ou celle du contrat social – qui déterminerait les droits et interdits de l’intérêt individuel vis-à-vis des affaires publiques, mais sur les intérêts individuels eux-mêmes, de sorte que  » l’intérêt privé est le même que l’intérêt public.  »

Il n’est pratiquement pas un seul modèle de la morale bourgeoise qui n’ait été anticipé par la magnificence hors pair de la logique de Hobbes. Il donne un portrait presque complet, non pas de l’homme mais du bourgeois, analyse qui en trois cents ans n’a été ni dépassée ni améliorée.  » La Raison … n’est rien d’autre que des Comptes  » ;  » Sujet libre, libre Arbitre… sont des mots… vides de sens; c’est-à-dire Absurdes.  » Etre privé de raison, incapable de vérité, sans libre-arbitre – c’est-à-dire incapable de responsabilité – l’homme est essentiellement une fonction de la société et sera en conséquence jugé selon  » sa valeur ou [sa] fortune… son prix ; c’est-à-dire pour autant qu’il serait donné contre l’usage de son pouvoir « . Ce prix est constamment évalué et réévalué par la société, l' » estime des autres  » variant selon la loi de l’offre et de la demande.

Pour Hobbes, le pouvoir est le contrôle accumulé qui permet à l’individu de fixer les prix et de moduler l’offre et la demande de manière à ce que celles-ci favorisent son profit personnel. L’individu envisagera son profit dans un isolement complet, du point de vue d’une minorité absolue, pourrait-on dire ; il s’apercevra alors qu’il ne peut œuvrer et satisfaire à son intérêt sans l’appui d’une quelconque majorité. Par conséquent, si l’homme n’est réellement motivé que par ses seuls intérêts individuels, la soif de pouvoir doit être sa passion fondamentale. C’est elle qui fixe les relations entre individu et société, et toutes les autres ambitions, richesse, savoir et honneur, en découlent elles aussi.

Hobbes souligne que dans la lutte pour le pouvoir comme dans leurs aptitudes innées au pouvoir, tous les hommes sont égaux ; car l’égalité des hommes entre eux a pour fondement le fait que chaque homme a par nature assez de pouvoir pour en tuer un autre. La ruse peut racheter la faiblesse. Leur égalité en tant que meurtriers en puissance place tous les hommes dans la même insécurité, d’où le besoin d’avoir un Etat. La raison d’être de l’Etat est le besoin de sécurité éprouvé par l’individu, qui se sent menacé par tous ses semblables.

L’aspect crucial du portrait tracé par Hobbes n’est pas du tout ce pessimisme réaliste qui lui a valu tant d’éloges dans les temps modernes. Car si l’homme était vraiment la créature que Hobbes a voulu voir en lui, il serait incapable de constituer le moindre corps politique. Hobbes, en effet, ne parvient pas et d’ailleurs ne cherche pas – à faire entrer nettement cette créature dans une communauté politique. L’homme de Hobbes n’a aucun devoir de loyauté envers son pays si celui-ci est vaincu, et il est pardonné pour toutes ses trahisons si jamais il est fait prisonnier. Ceux qui vivent à l’extérieur de son Commonwealth (les esclaves, par exemple) n’ont pas davantage d’obligations envers leurs semblables, et sont au contraire autorisés à en tuer autant qu’ils peuvent ; tandis que, en revanche,  » de résister au Glaive du Commonwealth afin de porter secours à un autre homme, coupable ou innocent, aucun homme n’a la Liberté « , autrement dit il n’y a ni solidarité ni responsabilité entre l’homme et son prochain. Ce qui les lie est un intérêt commun qui peut être  » quelque crime Capital, pour lequel chacun d’entre eux s’attend à mourir  » ; dans ce cas, ils ont le droit de  » résister au Glaive du Commonwealth « , de  » se rassembler, et se secourir, et se défendre l’un l’autre… Car ils ne font que défendre leurs vies « .

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