William Pickles, Le Plan Schuman devant l’opinion britannique

Politique étrangère N°4 – 1950.

schumanLe seul projet qui existe actuellement dans le domaine de la coopération européenne en ce qui concerne l’acier et le charbon est ce qu’on appelle le « plan Schuman ». Pendant les semaines qui ont suivi le 9 mai, il semblait qu’il n’y eût en Angleterre, en général, qu’une attitude envers ce plan. Mais, le 26 juin, le parti conservateur et le parti libéral ont déposé une motion indiquant une position différente de celle du gouvernement. Il convient donc de faire l’historique de l’attitude anglaise depuis le lancement du plan.

Premières réactions.

Considérons l’attitude de l’opinion anglaise à partir du 9 mai, date de la déclaration de M. Schuman. Nous devons noter d’abord l’effet de surprise ; ni le gouvernement, ni l’opinion britannique n’étaient préparés à cette annonce, qui prenait l’allure dune proposition révolutionnaire. Il fallait se donner le temps de réfléchir. Le 10 mai, deux organes seulement expri­maient un avis précis. L’un était le News Chronicle, le journal libéral, dont le propriétaire est Lord Layton, membre de l’Assemblée de Strasbourg et partisan de l’unité européenne ; l’autre fut la B. B. C. C’est moi qui y commentai la nouvelle, et je pense que je traduisis alors les réactions qui furent celles de l’opinion britannique à ce moment-là. Je considérais — je considère encore — que nous étions en face d’une proposition historique. Quoi qu’il arrive, il y aurait quelque chose de changé dans le monde ; que le plan Schuman aboutisse ou n’aboutisse pas, il en resterait certaine­ment quelque chose. On y voyait surtout le moyen d’ouvrir une nouvelle voie vers la solution du problème franco-allemand, ce qui ne pouvait que recueillir l’approbation enthousiaste de l’opinion anglaise, et cela d’autant plus que la méthode proposée semblait correspondre davantage aux pré­jugés britanniques que toutes les propositions antérieures de rapprochement européen.

Lors des discussions à l’Assemblée de Strasbourg, on proposait de com­ mencer par créer certaines institutions politiques, ce qui est contraire au tempérament anglais, qui préfère la méthode de travail qui consiste à partir du réel pour arriver à dégager les principes. La déclaration de M. Schuman, au contraire, proposant de bâtir l’Europe sur des réalisations concrètes, en organisant d’abord une solidarité de fait, aurait pu sortir de la bouche de M. Bevin lui-même. C’est en effet une conception bien plus anglaise que française et nous fûmes heureux de constater l’existence d’une possibilité nouvelle d’accord et de coopération entre la France et l’Allemagne.

Restait cependant un problème politique : comment un gouvernement hostile au dirigisme allait-il s’accommoder d’une proposition de super­dirigisme international ?

On connaît l’historique des événements, les déclarations de M. Attlee à la Chambre, les notes échangées entre les deux gouvernements. Mon impression est que l’opinion anglaise était presque unanime en ce qui concerne le plan Schuman pour dire :

1° Que l’Angleterre s’associerait avec enthousiasme à tout projet qui rechercherait, par des moyens nouveaux, une solution du problème sécu­laire que constitue l’agressivité de l’Allemagne et le fait que la France en ait été plusieurs fois victime ;

2° Que ce projet semblait bien augurer de l’accroissement de la prospé­rité en Europe ;

3° Qu’il pourrait constituer un pas en avant vers une plus grande unité en Europe.

Pour ces trois raisons, ce projet paraissait digne d’un appui enthousiaste. Mais la presse anglaise dans son ensemble — le News Chronicle lui-même, quoique avec moins de force — déclarait que l’Angleterre ne pouvait s’enga­ger par avance à accepter le principe d’une autorité supranationale dont la composition, la méthode de travail et les fonctions étaient encore à définir. Les journaux conservateurs, eux aussi, ont commencé par prendre cette attitude. Ils n’ont changé qu’après la motion du parti conservateur. On ne peut que deviner les raisons de ce changement. Le parti conservateur vou­lait-il mettre le gouvernement dans une situation vulnérable à la suite de la publication de la brochure du parti travailliste que M. Churchill appelle le Livre brun de M. Dalton, et qui présentait certaines thèses du parti de façon un peu brutale ? On a dit aussi — mais j’ignore si le fait est exact — que notre Fédération du fer et de l’acier aurait exigé que l’Angleterre soit pré­sente dans le futur cartel du charbon et de l’acier de l’Europe, car elle consi­dérerait que le plan Schuman, en dépit de la bonne volonté de son auteur, n’aboutirait qu’à créer, en fin de compte, un cartel à tendances restrictives. Il se peut enfin qu’ayant examiné le texte de la proposition, ayant étudié le texte des notes échangées entre les deux gouvernements, les chefs de l’oppo­sition aient trouvé leur attitude antérieure et celle du gouvernement trop rigides.

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