La leçon de choses d’Aléxis Tsípras

du Alain Duhamel

En six mois, le Premier ministre grec a gagné les élections, remporté son référendum et perdu la partie. Preuve qu’en pleine crise, personne ne peut réinventer les règles du jeu.

Alain Duhamel fr

La politique est cruelle, l’économie impitoyable et les marchés se vengent toujours. Ce n’est pas un sujet de satisfaction, mais c’est la leçon de choses que l’Europe et la mondialisation viennent d’administrer à Aléxis Tsípras. En janvier, sa victoire romantique aux législatives avait soudain fait rêver l’extrême gauche et rugir l’extrême droite sur tout le Vieux Continent. Un peuple se rebellant contre la brutalité de la politique d’austérité, un peuple portant irrésistiblement au pouvoir une génération de jeunes gens exaltés, intrépides, résolus à briser net les canons de l’orthodoxie financière, un peuple démocratiquement incarné par un nouveau venu charismatique, vaillant et éloquent comme un héros de l’antique Athènes, cela changeait tout. Il faudrait bien que les archontes de Bruxelles acceptent une autre règle du jeu, que les marchés comprennent que tout ne se réduit pas à un taux de profit, que la vieille social-démocratie sorte de son assoupissement. Aléxis Tsípras vainqueur, une autre histoire allait commencer.

Un semestre plus tard, la déconvenue est totale, les songes se sont dissipés, les chiffres ont balayé les rêves, la réalité s’est férocement imposée. Pourtant, Aléxis Tsípras s’est battu comme un lion, a contraint ses partenaires à une négociation politique. Il a même eu l’audace d’organiser un référendum pour démontrer que le peuple grec approuvait sa politique de rupture. Après quoi, au lendemain même de cet Austerlitz, ce fut déjà son Waterloo, une glorieuse défaite. Le flamboyant, le séduisant, le téméraire jeune Premier ministre a dû, pour obtenir les prêts gigantesques, accepter toutes les contraintes qu’il refusait, tous les engagements qu’il récusait, et même au-delà. Il a gagné les élections, il a remporté son référendum, il a perdu la partie. Il préserve sa fierté mais il passe sous le joug. L’économie bat une fois de plus la politique, les marchés sont plus forts que les suffrages. Aléxis Tsípras voulait l’euro et l’élévation du niveau de vie, il a l’euro et la baisse du niveau de vie.

Bien sûr, il a commis de lourdes erreurs, à commencer par avoir fait de Yánis Varoufákis son ministre de l’Economie et son négociateur. Qui insultait ses partenaires, faisait la leçon à ses interlocuteurs, s’enivrait de la furieuse mode médiatique qu’il déclenchait. Aléxis Tsípras a sous-estimé le fait que ses dix-huit partenaires étaient, eux aussi, le fruit du suffrage universel, aussi légitimes que lui, qu’ils devaient, tout comme lui, compter avec leurs opinions nationales, qu’ils étaient les créanciers et, lui, le débiteur. Il a découvert aussi que si d’autres politiques sont possibles en Europe, elles sont soit encore plus libérales que Bruxelles, soit fort minoritaires (les socio-démocrates français et italiens), soit attachées à une orthodoxie dont elles ont supporté les contraintes et espèrent les fruits. Il y a des alternatives mais pas celles qu’il espérait.

Aléxis Tsípras n’a pourtant pas tout perdu. Populaire dans son pays, il compte bien le démontrer en se renforçant avec les nouvelles législatives qu’il organise. Il a obtenu, notamment avec l’aide active de la France, de rester dans l’euro, sachant bien qu’une sortie de la monnaie européenne précipiterait la Grèce dans une situation bien pire que celle qu’il doit affronter. L’Allemagne réticente a dû y consentir. Il peut surtout espérer, ce sera l’enjeu de l’automne, qu’une renégociation de la dette s’ouvrira, avec, en particulier, l’appui de la France et du Fonds monétaire international (FMI). Reste que l’Achille grec a dû se laisser enfermer dans la cage faussement dorée du pouvoir. Il a démontré qu’il était un animal politique brillant, imaginatif et audacieux – peut-être deviendra-t-il un homme d’Etat – mais que ni lui ni personne ne pouvait en pleine crise réinventer les règles du jeu et rebattre les cartes. Il existe des marges, des options et des circonstances, il y a même de la bonne volonté à Paris, Bruxelles ou Francfort, de l’esprit de responsabilité à Berlin, Rome ou Madrid mais il n’y a pas de place pour les chimères et les gasconnades. La France l’avait mesuré en 1983, la Grèce le fait aujourd’hui. François Mitterrand avait tenu deux ans, Aléxis Tsípras a résisté six mois. L’Europe tente d’introduire un peu de cohérence au sein des mouvements hystériques de la mondialisation. Ce n’est pas une perspective enchanteresse, mais c’est la moins mauvaise des solutions. Aléxis Tsípras l’a compris à l’épreuve du pouvoir. La rupture se prépare dans l’opposition mais, au gouvernement, les compromis s’imposent. A gauche comme à droite, à Athènes comme à Paris. Seuls les tartarins ou les matamores l’ignorent.

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