Jacques Delors, En Europe, il faut le pompier mais aussi l’architecte

Le prix Nobel de la paix 2012 a été attribué vendredi à l’Union européenne.
La Croix. Recueilli par SÉBASTIEN MAILLARD et JEAN-CHRISTOPHE PLOQUIN

delors2La Croix : À qui avez-vous pensé en apprenant l’attribution du Nobel de la paix à l’Union européenne ?

Jacques Delors : J’ai d’abord pensé aux auteurs de l’appel de 1950, à Robert Schuman, à Jean Monnet, à ceux qui y ont répondu, comme Konrad Adenauer. On les oublie trop souvent alors que j’ai toujours considéré que cet appel avait un retentissement extraordinaire. Il se comprend dans la formule de Hannah Arendt : « le pardon et la promesse » .

Devant les mémoires terribles de la guerre, la Shoah, devant les ressentiments et volontés de revanche, des hommes proposent le pardon, qui n’est pas l’oubli, et la promesse que nos fils et nos filles pourraient vivre ensemble dans une communauté humaine. Il a fallu à l’époque que chacun prenne sur lui car cet effort ne va pas de soi, comme la tragédie yougoslave nous l’a plus tard rappelé. Cet appel de 1950 est donc un événement autant moral que politique. Je l’ai même qualifié d’événement spirituel.

Ensuite, j’ai pensé à tous les militants qui s’activent pour l’Europe depuis des années, dans les échanges entre villes, entre groupes associatifs, entre étudiants que mon programme Erasmus a beaucoup stimulés. Aujourd’hui, alors que l’Europe est moins populaire, il est bon de rappeler que des hommes et des femmes y ont consacré leur vie militante.

Le comité Nobel motive l’attribution de son prix en référence, notamment, à l’élargissement de l’Union. Est-ce là l’essentiel ?

Le comité norvégien regarde l’Union en ami de l’extérieur, qui voit loin et large. Nous avions eu ce même regard en acceptant l’entrée de l’Espagne et du Portugal, comme une confiance faite à la démocratie qui renaît. De même à la chute du mur de Berlin, alors qu’il y avait beaucoup de questionnements. L’élargissement peut donc être considéré comme un grand projet.

Mais il y a aussi le cœur de la construction européenne, qui est un ensemble de volontés, de règles communes avec, comme juge final, le droit. L’Europe s’est réalisée par la libération de la circulation des biens, des personnes, des services et des capitaux, que j’ai relancée en 1985 en l’accompagnant de plus de solidarité, par la cohésion économique et sociale et un dialogue social reconnu. L’Europe n’a pas été créée pour appuyer les forces libérales, c’était beaucoup plus équilibré que cela.

Depuis une vingtaine d’années, les autres pays du monde ont été attentifs à l’Union européenne comme une manière de vivre ensemble, comme possibilité de partager une partie de la souveraineté. Ceci a donné naissance au Mercosur en Amérique du Sud ou à une plus étroite liaison entre pays d’Asie et du Pacifique.

Dans cet univers mondialisé, où tout le monde veut avoir sa place au soleil, l’UE représente institutionnellement un attrait. Je pense aussi, en affirmant cela, à la méthode communautaire sans laquelle on ne peut pas avancer. C’est aussi une méthode valable sur le plan mondial. Ce prix Nobel va renforcer l’intérêt que l’on porte à la façon dont les Européens agissent. Il faut que nous répondions avec courage, lucidité et sens des responsabilités à cet appel.

Comment l’Europe pourrait-elle inspirer le reste du monde alors qu’elle est en crise ?

La crise de l’euro est l’arbre qui cache la forêt de ce qui a été réalisé. Mais il est vrai que si l’économie ne va pas en Europe, c’est le projet lui-même qui est remis en cause. Nous ne sommes plus le continent de référence : il y a la puissance américaine mais aussi d’autres forces extraordinaires, pleines de vitalité, qui se manifestent beaucoup par l’économie.

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