Georges Pompidou

Poésie et politique

Texte de Georges Pompidou sur «Poésie et politique», lu le lundi 28 avril 1969 par Jacques Toja, lors d’une soirée poétique de la Comédie-Française.

pompidou1Ayant, à l’invitation très aimable de M. Maurice Escande, accepté de présenter cette soirée littéraire, j’ai cherché un thème directeur. Par le choix que j’ai fait, j’ai voulu en quelque sorte m’obliger à un effort de réflexion sur moi-même. Il est admis, généralement, que je fais de la politique. Par ailleurs, j’ai non seulement du goût, mais une vraie passion pour la poésie. La question que je me suis posée était donc celle-ci : y a-t-il deux hommes en moi, comme dit le psaume, un qui aspire à Dieu, je veux dire à la poésie, et un autre qui succombe à la tentation diabolique, je veux dire à l’action politique, ou bien peut-on soutenir que poésie et politique sont, disons, conciliables?

Cherchant la réponse, j’ai été conduit non seulement à m’interroger sur les domaines respectifs du poète et de l’homme politique et sur les motifs qui les inspirent et les guident, mais à jeter un coup d’œil sur le passé pour déterminer ce qu’on été les rapports entre poètes et politiques. Plus exactement quelle a été l’attitude des poètes au cours de l’histoire par rapport à la politique.

Ce sont les résultats de cette petite enquête que je me permettrai d’exposer sommairement, en les illustrant d’extraits de nos poètes, en vers ou en prose, ce qui vous donnera le plaisir d’applaudir quelques beaux textes, je l’espère, et quelques grands comédiens, j’en suis sûr.

Au premier abord, chacun est tenté de penser que poésie et politique s’opposent fondamentalement. «La politique, hélas, voilà notre misère!» écrit Musset.

On confond volontiers la politique avec le réalisme, quand ce n’est pas avec la bassesse, cependant que la poésie paraît du domaine du rêve et en tout cas de l’idéal. D’ailleurs, les poètes qui se sont risqués dans la politique y ont rarement réussi, que ce soit Lamartine, ou même Hugo, ou encore Chateaubriand. Les uns comme les autres ont été condamnés très vite à se trouver dans l’opposition, ce qui en politique est le signe de l’échec. Non pas que l’opposition soit une attitude critiquable, mais enfin celui qui accepte les inconvénients de la vie politique, ses servitudes, ses responsabilités, ses salissures et parfois ses risques, le fait pour agir, pour imprimer sa marque aux événements, en un mot pour gouverner. Passer sa vie dans l’opposition est pour un homme politique ce que serait pour un poète se condamner à lire et à juger les vers des autres. En somme, l’opposant est voué à faire des anthologies. On serait donc tenté d’évoquer les vers de Baudelaire:

Certes, je sortirai quant à moi satisfait
D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve.
Puissé-je user du glaive et périr par le glaive.
Saint Pierre a renié Jésus : il a bien fait

et de conclure qu’il y a incompatibilité entre l’action, dont la politique devrait être la forme la plus haute, et le rêve dont la poésie est une expression privilégiée.

Et pourtant, si nous nous reportons aux sources, je veux dire au grec, et que nous cherchions la traduction du verbe «faire» nous trouverons deux possibilités : poiein qui a donné poiesis – donc poésie -, et prattein, qui a donné praxis, c’est-à-dire action. Autrement dit, poésie et action sont pour les Grecs, nos premiers maîtres à penser, deux formes de l’activité créatrice.

Certes, elles ne s’appliquent pas au même objet et n’usent pas des mêmes armes. L’une est un art et travaille avec des mots. L’autre s’attaque à l’événement et se sert des hommes. Mais enfin pour les Grecs et même pour toute tradition poétique jusqu’à une date récente, les mots ont un sens et donc les poèmes une signification, de portée. Et quant à l’action politique, n’a-t-elle pas, elle aussi, le verbe comme instrument privilégié, et n’est-ce pas avec des mots que l’on entraîne les hommes.

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